La curiosité est un vilain défaut
Un chagrin d'amour à Lille. Pamela nous raconte comment elle s'est fait avoir par un garçon qu'elle pensait amoureux d'elle.
Les yeux rivés au sol, je compte les écailles de la rue de Béthune, longue voie pavée et animée, cœur commercial de Lille. Cela fait deux mois que je vis ici, je ne connais personne ici, à part lui, enfin, connaître est un grand mot. J'ai quitté Paris et ses lumières, mon travail, mes amis et ma famille pour lui. Lui et ses yeux d'un bleu limpide, son large sourire que je pensais m'être exclusivement réservé. J'ai été stupide, peut-être, ou simplement amoureuse…
Je me souviens, c'était il y a un an. Baladeur sur les oreilles, écharpe sur le nez, je fonçais tête baissée hors du métro à Châtelet. A Paris, on s'habitue vite aux bousculades et je n'ai pas fait attention cette fois-là. Je n'ai même pas sursauté quand il est venu tapoter mon épaule pour me rendre mon portefeuille miraculeusement apparu dans sa main. Je venais d'essuyer une averse et une nuit blanche, les cheveux sales, les yeux cernés, je ne m'étais jamais sentie aussi moche mais lui avait semblé s'en ficher.
Son sourire en coin révolver et son regard percèrent mon cœur, ses doigts effleurant les miens. J'avais eu la présence d'esprit de vouloir le remercier d'un café. En y pensant, j'aurais mieux fait de me mordre la langue. Plus tard, j'ai appris que c'était lui qui m'avait volée, pour attirer mon attention, j'aurais dû comprendre à ce moment là qu'il n'était pas tout à fait sain d'esprit.
Suite à cette rencontre, je n'avais eu de cesse de penser à lui, son allure désinvolte, son habileté à parler de tout et de rien en dégageant pourtant un charisme incroyable. C'était dingue, je comprenais à peine ses mots les plus simples tant sa présence magnétique brouillait mes perceptions. Encore aujourd'hui, je suis sous influence, je le sens, car lorsqu'il m'a dit tout à l'heure "Tu n'en vaux pas la peine", je n'ai même pas été capable de comprendre tout de suite l'acidité de ces mots.
Aujourd'hui encore, il pleut. Les couples se serrent sous de multiples parapluies colorées, certains rient, d'autres adoptent une expression de circonstance par ce temps. Nul ne me voit pleurer, mes larmes se mêlent à l'averse. J'ai froid. Je sers mon sac contre moi comme une peluche. J'ai mal. Rien ne parvient à apaiser mon cœur douloureux.
Nous nous sommes vus régulièrement pendant trois mois, jusqu'à ce qu'il me dise vouloir retrouver sa région. Je n'ai pas réfléchi une seconde, j'ai négligé les avertissements de mes amis et je l'ai aussitôt suivi. J'avais trouvé raisonnable sa volonté de ne pas vivre avec moi, après tout, notre couple était tout jeune, et j'ai loué un studio minuscule prêt de la gare. Je n'ai jamais retrouvé de travail. Lui me promettait être sur "un gros coup" selon son expression. En attendant, je le dépannais du mieux que je pouvais. Cela m'importait peu car s'il était heureux, moi je l'étais deux fois plus.
J'ai froid à présent. Je ne veux pas retrouver les murs exigus de mon appart. Il y a trop de souvenirs : nos photos, ses post-its sur le frigo, sa tasse préférée encore sur l'évier, le canapé-lit où nous faisions l'amour… Tout s'est fait petit à petit et j'étais aveugle. Son regard posé sur moi voyait plus loin que l'apparence, jusqu'aux trois pauvres chiffres de mon compte en banque. Je n'ai jamais été riche, ni n'en ai eu l'allure mais cela lui importait peu. Mieux valait une série d'amoureuses suffisamment naïves pour l'entretenir qu'une seule. Il visait sans doute la sécurité en agissant de la sorte mais c'est ce qu'il a perdu. La curiosité est un vilain défaut, il lui a suffi d'une faille dans son plan si parfait.
Ce matin, je me suis réveillée seule. Une fois de plus ou de trop, il est parti en pleine nuit mais cette fois-ci, il a oublié son portable. Ma première intention avait été de chercher un numéro où le joindre, de type parent ou boulot. Dans une liste comprenant presque exclusivement des "blonde 1", "blonde 2", "rousse de Lomme" ou autre, j'étais bien loin de trouver mon bonheur. En me reconnaissant dans "La parisienne", j'ai subitement compris : j'étais un numéro dans une liste, rien de plus…
J'étais déterminée à le retrouver où qu'il puisse être et par ironie du sort, c'est en quittant le métro que nos épaules se sont bousculées. Pour la première fois, j'ai vu son sourire factice, répété à la perfection comme un rôle savamment appris. Il n'a même pas remarqué mon émoi, pas avant que je n'ouvre la bouche et lui demande qui étaient ces femmes. Il n'a pas pris de gants. Il n'a même pas cherché d'excuses. "Ce sont mes logeuses" a-t-il souri. J'ai eu envie de le gifler mais je suis restée paralysée. Son discours m'a également paru prêt d'avance, son explication posée sur les avantages d'avoir plusieurs copines : Pas de loyer à payer, de repas à préparer, même pas besoin de bosser. Il se débrouillait comme cela depuis des années. Je ne me souviens plus de mes mots exacts mais je lui ai dit que cette situation était impossible pour moi. Il a ri.
"Tu n'en vaux pas la peine."
Cette phrase restera gravée au burin dans ma mémoire. Considérée comme une moins que rien, un objet, je ne sais plus si je dois être en colère ou pleurer toutes les larmes de mon corps.
J'erre en silence dans les rues de Lille, comme un fantôme que personne ne voit. Les battements de mon cœur semblent suivre le martèlement de la pluie, dans la douleur. Les mots me semblent superflus pour exprimer la profondeur de mon désarroi. J'ai tout quitté pour lui, il m'a quittée comme si je n'étais rien, avec son sourire si parfait et enjôleur, la même expression que s'il me demandait gentiment l'heure. Il pleut, mais aucune eau ne pourra panser la blessure. Pire, je n'arrive même pas à le haïr. Je ne sais combien de temps il me faudra pour renaître, mais peut-être simplement parce que "cela n'en vaut pas la peine."
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